Casablanca, nouveau foyer électronique marocain

Casablanca, nouveau foyer électronique marocain

La musique électronique et le Maroc, le Maroc et la musique électronique, c’est une belle histoire d’amour et de bridages, un “je t’aime, moi non plus” qui, petit à petit, se mue en un cocon solide, électronique, productif et complémentaire.

Quand on parle de techno, au Maroc, les premiers éléments de réflexions tournent autour des grands festivals médiatisés, connus, branchés. Le format qui revient le plus sur la table dès lors qu’on parle de musique électronique c’est le festival. Que ce soit avec l’Atlas Electronic Festival à Marrakech qui importe une programmation pointue tout en mélangeant artistes internationaux et locaux, l’Oasis Festival dans des cadres uniques ou encore le Moga Festival à Essaouira plus dans un style lounge et pool. Ces cadors des festivités font parler du Maroc haut et fort en délaissant, dans une certaine mesure, ce qu’il se passe à sa base. L’originalité, la production indépendante, le renouveau sont des éléments qui peuvent aussi caractériser la scène marocaine. Une ville cristallise ce souffle jeune, dynamique et ambitieux, Casablanca la magnifique.

Son rang de capitale économique du pays, de ville la plus peuplée du Maghreb, 4,2 millions d’habitants, font naturellement de Casablanca un terrain doté d’un potentiel énorme. Mise sur le premier plan culturel, occidentalisée et hissée au rang de ville légende grâce au film de 1942, Casablanca avec Humphrey Bogart et Ingrid Bergman, aujourd’hui la ville, se batit notamment autour d’une autre approche de la culture. Fini l’ingérence extérieure, ce sont ses habitants qui construisent l’identité musicale de la ville. Pionnière en termes d’innovation populaire, Casablanca donne sa chance à ses Casablancais et Casablancaises pour s’exprimer sur leurs passions, leurs styles et leur musique. Malgré quelques difficultés d’ordre générationnel et structurel, dans cet article nous allons nous focaliser sur la musique électronique à travers de ses acteurs, tous issus d’une façon ou d’une autre de la ville blanche. Ils ont décidé de changer les choses. Qu’ils soient artistes, collectifs, individuels, sombres ou pleins de lumière, ils incarnent un Maroc qui change, qui se modernise et qui dévoile ses attributs.

Paradox

Cela fait déjà cinq ans que Paradox fait profiter son public avec les plus belles pointures techno. Réelle plateforme de promotion artistique autour de la techno et de ses disciplines connexes, l’association éduque son public également sur les arts du VJing, mapping, numériques. Leur politique de rencontre entre des artistes et un public amateur ou confirmé créé une réelle alchimie au moment de leurs soirées car l’un ne peut exister sans l’autre. Le tout dans un esprit de partage, d’ouverture et d’innovation. Basés à Marseille, Lille et à Casablanca, l’aventure Paradox est avant tout un réseau d’échanges entre les acteurs culturels de ces trois scènes et bien au-delà.

La Stud : Comment est-ce que vous décririez l’évolution Casablancaise en termes de musique électronique ? 

Paradox : Si on parle de musique électronique dans son sens très large, on doit dire qu’elle a toujours été présente à Casa. D’abord à travers la dance dans les années 90. Je me souviens de Alae et moi, minots, dans la voiture de notre oncle Amine qui nous assénait du « Snap! » Ou du « Labouche », fraîchement écoutés le week end précédent en boîte. Puis la part belle fut donnée pendant longtemps à une house pailletée ou progressive aux codes franchement ibizesques. Parallèlement, une scène psytrance a longtemps représenté la seule alternative underground au diktat de la tech-house. Sans parler de date précise, l’émergence d’une scène techno à Casa est aujourd’hui bien palpable. Deux phénomènes y sont probablement pour quelque chose : les étudiants marocains qui ont fait leurs études à l’étranger (comme nous) et qui ont découvert un son nouveau, plus dur et plus pointu, puis qui l’ont diffusé autour d’eux au retour à la maison. Puis l’effet Boiler Room, qui a permis à des Casawis qui écoutaient du Solomun de découvrir une Rebekah ou un Tommy Four Seven. Du coup, on assiste aujourd’hui à un intérêt croissant pour une musique électronique innovante, pointue voire agressive. Cependant, on ne peut pas encore vraiment parler d’une véritable scène techno, même si les ingrédients sont là…

Que voulez vous apporter à cette scène ? Comment la voyez vous évoluer ?

Sans prétention aucune, notre souhait c’est de semer quelques graines pour que la scène se structure un peu plus. L’exemple qui pourrait illustrer le mieux notre démarche c’est cette semaine interactive qu’on a voulu comme un hub de rencontres et d’échanges entre différents acteurs et énergies (artistes internationaux, artistes locaux, boss de label, producteurs en herbe, ou encore amateurs de techno voulant en savoir plus sur l’envers du décor…). Un des trucs qui nous a fait le plus plaisir, c’est un participant casawi à la jam session (impro aux machines organisée avec les artistes de Skryptom et des producteurs en herbe marocains), qui s’est ramené avec des machines de fou, et qui nous disait: « Merci les gars pour ce genre d’initiative, ca fait 10 ans que je produis seul dans mon coin, et que j’attendais ce genre de connexions ». Pour le moment, on voit plein de perspectives d’évolution positives. Il y a tout à construire, et c’est ce qui nous excite encore plus. 

Quels sont vos prochains projets ?

Le 7 décembre, on va tenter une expérience inédite, fêter les 5 ans de Paradox en organisant 2 événements, le même soir, dans 2 continents différents. Pour les autres projets, c’est encore prématuré d’en parler mais ce qu’on peut déjà révéler c’est que l’année 2020 sera l’année de tous les changements pour Paradox.

Arabian Violence

L’incarnation de la violence à l’état pur, la sombre face de Casablanca se lit également en musique grâce à Arabian Violence. Le jeune producteur originaire de Meknès s’est découvert dans la grande et mystérieuse ville blanche. Il est possible d’abuser d’oxymores lorsqu’on rencontre le personnage, lorsqu’on découvre le parallèle entre la personne et l’artiste. Un univers visuel, théâtral, onirique et dévastateur. 

La Stud : Qu’est-ce-qui t’inspire à Casablanca pour produire ? 

Arabian Violence : Je suis originaire de Meknès, j’ai grandi là-bas jusqu’à l’âge de 18 ans quand j’ai déménagé à Casablanca. J’avais souvent l’occasion d’y voyager quand j’étais môme. À travers la fenêtre de la voiture je contemplais la grandeur de cette ville, son air marin pollué par le diesel, son « bruitisme » dû au trafic routier et humain, je ressentais une montée d’adrénaline à chaque fois que j’y allais et je me disais toujours que c’est ici que j’aimerais vivre. Effectivement, mon souhait s’est exaucé quand j’ai déménagé à Casablanca pour finir mes études et c’est à ce moment là que mon inspiration a pris de l’ampleur. Casablanca est une ville qui exprime l’anarchie, l’insécurité et la liberté, tout le monde conduit sauvagement, les taxis grillent les feux rouges et s’insultent entre eux, les civils se courent après et la police est facilement corruptible, c’est la jungle. J’habite dans l’un des quartiers les plus populaire et dangereux de Casablanca, ce qui me donne une inspiration violente et brutale. À 10 minutes de mon quartier, on trouve la Médina avec son architecture française un vrai « artefact » de la colonisation française qui m’inspire tous les jours. 

Comment te places-tu en tant qu’artiste Noise-EBM à Casablanca ? 

La Noise-EBM reste une musique de niche au Maroc, surtout la noise qui est brutale et dérangeante, incomprise par autrui. Je ne saurais pas comment me placer en tant qu’artiste Noise-EBM à Casablanca tout simplement parce que la scène Noise-EBM n’est pas présente, il faut des générations et des générations pour que ça se développe.  

Comment vois-tu l’évolution de la ville, en matière de musique électronique ? (Artistes, scène, clubs, public..)  

L’évolution de la ville en matière de musique électronique est positive, elle prend de l’ampleur à petit feu. On trouve des artistes talentueux qui ont su faire parler d’eux au niveau local et international et d’autres artistes qui émergent. Le public devient de plus en plus nombreux et assoiffé par la musique. Le seul inconvénient qui freine l’accélération de cette évolution c’est l’inexistence de clubs dédiés à la musique électronique, ceci n’assure malheureusement pas une continuité d’événements. Je ne dirais pas que la scène existe mais plutôt qu’elle est en voie de développement.  

Quels sont tes prochains projets ? 

Le théâtre sonore est mon projet primaire, depuis quelque temps j’ai commencé à élaborer un cheminement pour le réaliser que ce soit en termes d’idées, de matériel, d’endroits, de collaborations artistiques ou de projections visuelles. Ce projet prendra la forme d’une performance musicale et visuelle avec un jeu d’acting suivant différents thèmes sociaux et politiques dont la violence sera le mot d’ordre. J’espère que ce projet se concrétisera et que vous aurez l’occasion de l’expérimenter. Mon projet secondaire c’est d’ouvrir un label 100% cassettes, je n’ai pas encore réfléchi à son identité ni à la music que je vais sortir sur ce label.

Nova Ouacheb

Nova Ouacheb est un artiste flirtant avec les domaines les plus sombres de la musique électronique. Polyvalent et inspiré, il séduit avec son style épuré, épars et singulier. Sa connaissance de la scène locale et internationale en font un acteur de choix pour l’émergence de la société électronique casablancaise. Introduit dans le milieu et disposant de connexions internes et externes il fait les bonheurs des soirées de collectifs marocains et apporte sa touche personnelle aux chaînes de podcasts telles que Rinse FM, Unlive Radio ou encore Virtual Underground.

La Stud : Comment a évolué la situation et la perception de la musique électronique à Casablanca ces dernières années ?

Nova Ouacheb : La musique électronique ne cesse de se développer à Casa, la jeunesse marocaine et casablancaise s’ouvre à de plus en plus de styles musicaux électroniques ces dernières années, malgré plusieurs limites demeurant d’actualité et de taille. Ces limites sont globalement liées à l’absence de deux facteurs clés :  la continuité d’une programmation musicale par rapport aux propriétaires de boîtes et clubs, à l’absence de lieux et de clubs ouvert à des styles musicaux plus pointus ou tout simplement une musique autre que le mainstream. Le public marocain se trouve contraint à effectuer ses propres recherches musicales, à travers internet ou en communauté beaucoup plus restreinte (comme à la maison par exemple). Nous avons aussi plusieurs collectifs passionnés avec une grande volonté de faire bouger la scène casablancaise, tels que Kussuf ou ZERO GUIDANCE…, Mais la difficulté est toujours présente, ils ont du mal à trouver des clubs où la liberté musicale prime.

Comment espères-tu que Casablanca devienne vis-à-vis de ses artistes (jeunes artistes, artistes plus confirmés) ?

J’aimerai que Casablanca devienne un environnement plus propice au développement de ses artistes, surtout vu leur nombre et leur diversité. Nous trouvons des initiatives naissantes qui œuvrent dans ce sens, par le biais d’ateliers de production musicale et de divers workshops, pour tout type d’artistes, comme le fait Le Store ou aussi Racine. C’était comme des incubateurs de projets, ils œuvraient en mettant à la disposition des artistes plusieurs outils et programmes pour développer les différents projets personnels.

Comment vois-tu le public casablancais ? 

Le public casablancais est diversifié et très réceptif, avec une curiosité profonde pour la recherche de musique pointue, ce qui l’amène aussi à être un public très exigeant.

En quoi est-ce que Casablanca est unique dans sa façon d’aborder la musique ? Et la musique électronique ?

Casablanca est une ville de contraste, une des seules villes industrielles au Maroc qui réunit des gens venant de diverses régions marocaines. Casablanca est unique par le fait qu’on trouve une diversité musicale et culturelle très large, qui passe par la musique purement traditionnelle comme l3eyta ou CHAABI, avec des artistes mythiques, les Chikhates, qu’on trouve dans les différents cabarets casablancais. On trouve aussi plusieurs groupes de fusion, influencés fortement par la culture musicale marocaine. Ceci a fortement impacté la musique électronique, notamment à travers les rythmes répétitifs et tribaux aussi.

Quels sont tes prochains projets ?

En ce qui concerne mes projets personnels, j’ai des dates de prévues à Berlin et Londres pour 2020. Ceci a été engendré par le projet Mindless, collectif de techno à Rabat, qui nous a permis de créer des ponts entre le Maroc et l’étranger. Nous nous efforçons d’assurer un safe space à notre communauté et garantir une certaine liberté pour le public tout en cassant les barrières sociales et culturelles. Nous avons programmé aussi des labels nights avec des artistes basés plus sur de l’industrial et de l’expérimental. Nous sommes également en train de préparer le lancement d’un nouveau concept hors club qui mettra l’accent sur les arts expérimentaux toute disciplines confondues

Zero Guidance / VOST

Zero Guidance est un moyen d’exprimer visuellement et musicalement la passion de la liberté, la tolérance et l’amour infini de la créativité et la beauté musicale. Co-créé par VOST et DJ BLUSH, Zero Guidance est un collectif ambitieux et novateur dans le paysage marocain. La scène électronique a explosé au cours de ces dernières années et cela touche également le Maroc. Leur envie majeure est de développer une réelle scène EBM et être un jardin culturel où locaux, étrangers, artistes de renom ou inconnus peuvent s’épanouir.  

La Stud : Est-ce que tu peux décrire la mouvance EBM au Maroc ? A Casablanca ? Quel type de rayonnement et de quel type de public est composé cette scène ?

VOST : Franchement à par mon collectif, Zero Guidance et Mindless qui est basé a Rabat il n’y a pas une réelle mouvance EBM. Je suis justement rentré de Marseille après avoir vécu la bas pendant 9 ans pour essayer de créer une petite scène ici. Le public que l’on touche est composé de personnes assez ouvertes d’esprit, qui sont à la recherche de nouvelles choses et qui veulent sortir de leur quotidien sans dépenser énormément d’argent. Pour êtres plus précis la tranche d’âge de notre public se situe entre 18 et 30 ans. Il y a encore énormément de travail à faire ici à Casablanca et en général au Maroc. Il n’y a pas de clubs complètement focalisés sur la musique électronique malheureusement et encore moins sur l’EBM. Un de mes objectifs serait d’avoir un lieu où tout le monde pourrait se retrouver chaque week-end pour écouter une musique de qualité. C’est faisable mais c’est compliqué. C’est une réel investissement, il faut une somme assez importante de liquidités, obtenir les bonnes autorisations de la part des autorités. Surtout la licence pour vendre de l’alcool qui est très dure à obtenir au Maroc.

Quels sont les défis encore à surmonter pour cette ville en matières de musique électronique ?

Cette scène est encore toute jeune, tout est encore possible. Ce que j’aimerais accomplir par dessus tout et j’en reviens à ce que j’ai dit, c’est d’avoir un lieu approprié pour nous exprimer et pour que tout amateur de musique électronique puisse rejoindre ses paires et passer un bon moment expérientiel et créatif. Un bon Exemple est le Metaphore Collectif à Marseille, ils ont commencé de rien à tourner dans plusieurs club de la ville et on fini par trouver un endroit et maintenant c’est un des lieu underground incontournable de Marseille, voire de France.

Que veux-tu apporter à cette scène ? Quels sont tes prochains projets ?

J’ai quelques projets personnels à venir notamment un remix que je dois faire pour un collectif/label basé en France, Technommunism. Après, je pense que l’essentiel pour moi c’est de continuer mes soirées en essayant de ramener des bookings de qualité et en espérant un jours trouvez notre lieu pour s’exprimer plus souvent, plus personnellement.

Casablanca est une ville mystérieuse et dense, sa richesse provient de sa jeunesse diversifiée, curieuse, internationale et traditionnelle à la fois. Il est difficile de prévoir comment le mouvement électronique va prendre, va décoller mais une chose est sûre est que l’envie y est, le talent aussi. Les éléments commencent à s’associer positivement pour apercevoir un début de “scène”, il est temps de pérenniser tout cela grâce aux échanges, aux expériences et aux différentes avancées que peut connaître la musique électronique à l’échelle locale. Les mots parfois ne suffisent pas pour comprendre ce que la musique peut transmettre, à défaut de vous y rendre, écoutez ce que la ville vous dit.

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