Comme un goût de Bertrand Cantat dans le Rap Français
Crédit : Faustine Pauvarel

Comme un goût de Bertrand Cantat dans le Rap Français

« La vérité est un noir désir car quand elle gifle, elle prend la vie » lâche Damso dans Ipséité (2018).
Booba, lui, nous délivre un gros « J’suis venu vous gifler, dédicace à Bertrand Cantat » dans Boulbi (2006), classique de chez les classiques.
Puis Diam’s avec La Boulette (2006) qui nous rappelle qu’il « Y a comme un goût d’attentat, comme un goût de Bertrand Cantat » dans notre société.

Je me suis alors demandé, d’abord par simple curiosité, dans combien de sons de rap français et à quel but apparaissaient les noms de Cantat, de Noir Désir ou de Marie Trintignant.

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Il faut l’avouer, ce genre d’article a fait de moi un nerd du rap. Pour ce dossier, j’ai recensé 43 références au sujet, soit 43 utilisations parfois brillantes parfois désolantes.

Richard Shusterman dans son article  « Pragmatisme, art et violence : le cas du rap » arrive à la conclusion suivante « afin de manipuler la violence, le rap déploie des stratégies consistant non pas à l’effacer complètement, mais seulement à la vaincre en lui donnant une forme plus bénigne et constructive ».

L’affaire Bertrand Cantat est de nature un drame extrêmement violent. Le but n’est pas d’aligner simplement des punch’ en rapport avec cette tragédie mais bien de chercher à comprendre pourquoi elles ont été utilisées. 

Entre 2003 et 2020, chaque année au moins un rappeur, une rappeuse ou un groupe y va de son name drop. Le dernier en date est Django dans Fury (2020) avec un « J’arrive Bertrand Cantat, frelon, frappe est méthodique (gang, gang, gang) ».
La diversité de l’emploi du nom de Cantat est variée et parfois même surprenante. Plus haut, Damso nous fait une métaphore des plus agréables, Booba du bon gros égotrip provoc dont lui seul à la recette et Diam’s une petite comparaison. Je me suis beaucoup questionné sur les raisons d’utiliser un fait divers aussi macabre dans des morceaux et j’ai essayé de montrer les différents de sens que pouvaient prendre un tel name dropping.

Petit rappel du drame

Avant de discuter musique, je me suis dit qu’il était important de faire un bref rappel  sur ce drame pour en comprendre tous les aspects.
Bertrand Cantat était le chanteur de Noir Désir, un des mecs ayant le plus de succès dans les années 90-2000 avec des sons comme celui-ci ou celui-là.

En 2003, il tue sa compagne Marie Trintignant. Il prend alors 8 ans de réclusion criminelle. Il sort en liberté conditionnelle en 2007 puis totalement en 2011.

En 2017, il arrive avec un nouveau groupe Detroit. Ce retour fait polémique compte tenu du passé sombre du chanteur, manifestations, annulations de date etc.. 

Ce meurtre a choqué la France, et donc par extension beaucoup de rappeurs, qui n’hésiteront pas à en parler dans leurs textes.

Avant tout une histoire de Name Dropping

Ce dossier démarre avant tout d’une figure de style, celle du name dropping. Cette dernière consiste à citer des noms connus, notamment de personnes, d’institutions, d’œuvres, de marques commerciales ou de titres d’ouvrage pour tenter d’impressionner ses interlocuteurs. Ainsi quand Kamelancien nous sort dans Précieux (2015) « Attends-toi à un putain d’attentat / Séries d’gifles comme Bertrand Cantat » ou quand Coyote Elblanko dans CAR9 (2017) envoie « Que des baffes, comme Bertrand Cantat », on voit que les deux rappeurs cherchent clairement à nous impressionner.

On a affaire ici à du pur name dropping, une association des baffes/gifles et de Bertrand Cantat avec la conjonction de comparaison la plus utilisée du rap game : Comme.

Dinos (à l’époque Dinos Punchlinovic) a lui osé le Double name dropping avec « J’ai des désirs plus noir que Youssoupha ou Bertrand Cantat » dans Un trop (2013). Cela nous permet de nous rappeler que Youssoupha a quand même appelé un de ses albums Noir Désir ! L’intéressé consacre d’ailleurs 2 phases à Cantat : « Bertrand Cantat me connaîtra le jour où il écoutera Noir Désir » dans Clashes (2011) et « J’annonce « Noir Désir » devient « Black Bertrand Cantat » dans Invincible Remix (2012).

Il faut l’avouer, pour le moment ces phases ne sont pas particulièrement transcendantes et ne semblent pas avoir d’intérêt autre que de name dropper un fait facilement identifiable par l’auditeur. L’image de Bertrand Cantat devient alors directement associée à une baffe/une gifle mot très souvent utilisé pour signifier que le morceau claque type : Je me suis pris une baffe en écoutant ta mixtape.

Toutefois, comme nous l’avons vu avec Booba en introduction, l’affaire Cantat a provoqué des punchlines égotrip incroyables.

La porte ouverte à l'égotrip brut

« Mais c’était sûr en fait » comme dirait l’autre. Une telle affaire allait forcément déclencher des phases plus égotrip les unes que les autres.
Toujours Booba, cette fois dans Boss Du Rap Game en 2010 persévère avec le fameux « Demande à Bertrand, ma gifle tue ».

Et cette manie dure depuis quelques années déjà. En 2004 dans King de Boulogne (remix), Sinik s’exclame « Jamais tranquillement, pas très gentiment / Et la rythmique se fait taper à la manière de Marie Trintignant ». Toujours Sinik, dans Sinik Vs Kizito (au téléphone) issu du projet Menace sur la planète Rap (100% clash) Volume 1 (le nom en valait vraiment le détour) impressionne Kizito avec un « Ce soir tu t’fais taper comme si tu t’appelais Marie Trintignant ».

Le même Kizito a d’ailleurs un morceau au nom de Bertrand Cantat (2005) « Prend ta grosse claque blah aka Bertrand Cantat ».

On avance dans le temps avec Dinos (anciennement punchlinovic) qui dans Fetty Wap (2018) flex au maximum « J’claque mon bif comme si c’était Marie Trintignant ».

Légèrement plus inspiré que Kizito, l’incontournable Niro a lui un morceau du nom de Bertrand Kata (2014).
« J’ai tué l’rap avec une seule baffe comme l’enfoiré de Bertrand Cantat« .

Dans cette lignée de punchlines égotrip pures, on retrouve aussi Sidi Sid, membre de Butter Bullets, avec 12345666 (2015) et un très sauvage « MC détends toi, j’suis pas Bertrand Cantat / Moi, si j’dois t’frapper j’le ferais pas qu’une seule fois« .

Enfin, on termine par un des piliers incontestables du rap marseillais, un grand pratiquant du name dropping, Soprano qui dans Couvre Moi (2013) des Psy 4 envoie « J’adresse mes condoléances à tous tes fans / Qu’ils pardonnent mon flow d’être impulsif comme Bertrand Cantat face à sa femme » .

On retrouve encore une fois la fameuse conjonction de comparaison, ce qui nous amène à considérer un autre aspect de l’utilisation de l’affaire Cantat, la comparaison. Dans le cadre de l’égotrip, on retrouve forcément cette figure de style, mais elle est aussi utilisée à des fins purement comparatives.

La comparaison aux buts divers et variés

On a donc affaire à énormément de comparaison. Parfois sans véritable intérêt. Pour ouvrir le bal, nous allons partir d’un des utilisateurs des termes « comme » ou bien « s/o » le plus connu de la scène actuelle, El Freeze aka Freeze Corleone. Dans Dégueulis lyrical (2012), morceau très intéressant pour les fans du rappeur compte tenu de l’évolution de l’artiste, il claque « J’suis beau gosse donc les petites cochonnes m’appellent « Mister Freeze » / Et me demandent si elles peuvent chanter dans mon microphone / No problemo, fais-toi plaisir, mais le casse pas / Ou tu finis mal comme l’ex du chanteur d’Noir Désir ».

On enchaîne avec l’étrange « Tous tes crimes sont passionnels t’es un peu comme Cantat Bertrand » de Mister You dans Vieux Mec (2010).

Kery James est aussi de la partie avec le morceau Hardcore 2005 (2005) dans lequel il enchaîne les comparaisons pendant l’intégralité du morceau. Cela passe par un inévitable « Hardcore, comme une crise de jalousie de Bertrand Cantat » . Je me suis alors rappelé que j’avais beaucoup plus saigné la première version d’Ideal J et j’ai compris pourquoi.

On est un peu dans le flou avec Gouap dans Mode Pillage (2019) avec un « J’vais baffer ta go comme le chanteur d’Noir Désir » . A chacun ses pratiques et ses fantasmes, du moment que c’est consenti, chacun fait ce qu’il veut de son intimité !

La deuxième formule courante pour comparer est l’emploi du terme « à la ».
Furax, dans Fin 2006 (2008), constate : « Mais la vie pour m’réveiller m’a mit des tartes à la Bertrand Cantat » .

Dans Confessions (2010) en featuring avec Faycal, VII nous dit « J’ai bastonné l’amour à la Bertrand Cantat » .

Dinos nous avait initié au double name dropping. Nakk le rejoint avec Madmax (2012) où « Chris Brown se prend pour le bras droit de Bertrand Cantat » .

Lucio Bukowski utilise le même procédé dans La poisse (2011) « Appelle ça la schkoumoune, bac +8 poissard / Genre entre Bertrand Cantat et Pierre Richard » . Par ailleurs, je vous invite fortement à aller regarder La Chèvre, chef d’œuvre du 7eme art, pour bien comprendre la schkoumoune de Pierre Richard.

Enfin, 113, dans Mutinerie (2005) utilise une comparaison avec les taulards très bien vue « T’es qu’un faible on t’a tous vu chialer dans le box comme Bertrand Cantat » .

La comparaison dans la rage passionnelle

Dans ce cas là, on est sur une comparaison plus complexe, où l’artiste n’utilise pas juste la baffe de Cantat au même titre qu’un crochet de Mike Tyson. Les thématiques sont plus reliées à la passion et à la haine qui peut en découler.

Dans Les fleurs de Limsa (2015), Limsa compare son impulsivité de la sorte « Tu peux finir comme Trintignant si d’un coup j’ai trop d’sang qui monte » .

Dans Chanson d’amour (2011), Cause Commune  ajoute « Depuis qu’je suis ton pantin,c’est enfantin, mais mes désirs / Sont plus noirs que les idées de Bertrand Cantat » .

Swift Guad est lui allé dans un délire encore plus violent dans le titre Gunz and Roses (2016). Morceau concept, allant volontairement dans l’extrême de la détresse amoureuse, il envoie « Comme Marie Trintignant dans l’escalier je la pousse / Notre amour était dur alors ta mort sera douce » .

Le champion toutes catégories dans la rage passionnelle demeure toutefois Orelsan. Avec Saint Valentin (2007), Orel nous prouve la qualité de sa plume « Mais ferme ta gueule, ou tu vas t’faire Marie-Trintigner » . La formule est recherchée. Toutefois, la suite appartient à l’histoire. En y ajoutant le morceau Sale Pute, Orelsan se voit mis en justice et sa tournée est annulée. 2 morceaux absents sur son album, pas particulièrement bons mais propices à devenir des phénomènes d’internet, qui ne sont pas joués sur scène. On peut dire qu’il a largement payé le prix de son goût de la provoc’ et de son sens de la formule à l’époque.

La dénonciation des violences faites aux femmes

La violence faite aux femmes est un sujet, plus que jamais, d’actualité. L’utilisation de l’affaire Bertrand Cantat dans des textes sensibilisants ou dénonciateurs devient même logique.

On retrouve ceci dans un morceau autotuné des plus surprenants My Bitch (2015) de Hayce Lemsi. Ce dernier prend position « Moi je me bats qu’avec les hommes / J’mets des gifles à Bertrand Cantat (bitch) » .

Retour au sérieux avec Ladea et Enfant du XXIeme siècle (2015) qui comporte la formule « Des milliers de Bertrand Cantat / Des millions de Marie Trintignées » . Elle utilise le verbe « marie-trintigner » vu plus haut. Orelsan est décidément le Bernard Pivot du rap français.

Chilla est aussi de la partie avec un morceau engagé #Balancetonporc (2018). « J’ai grandi avec du Noir Désir, puis tout est parti à la dérive » . Cette phase prouve que l’affaire a choqué même les plus jeunes à l’époque des faits et a su rester dans les esprits malgré les années.

Enfin, vient mon morceau préféré de cette catégorie. Il nous est offert par LIM, auteur entre autres de morceaux comme Nique Lui Sa Mère, Je regrette pas ou Nique la police.

Il sort en 2007, Violences conjugales, on a affaire au tout premier morceau utilisant l’affaire Cantat pour dénoncer les violences faites aux femmes : « Demande à Bertrand Cantat ce qu’il pense aujourd’hui Il te dira qu’une femme on l’aime, on lui vole pas sa vie » .

On peut facilement considérer que LIM traite de thèmes durs et violents. Son flow et son attitude nous transmettent aussi cette dureté. Le fait qu’il prenne parti aussi tôt contre les violences conjugales, permet de sortir des clichés et pour ça merci LIM.

La dénonciation des discriminations

Odor et Pespo reprochent aux médias, la trop grande visibilité accordée à Cantat alors qu’il a été jugé coupable de meurtre. Dans Pesos (2018), ils font un petit passe-passe « Nique les médias, qui adulent Bertrand Cantat / Les journalistes c’est des tartes » . En effet, Cantat avait fait la une de quelques journaux à l’annonce de la sortie de son nouveau groupe, ce qui avait provoqué des critiques fortes. Plutôt que de faire des unes sur un assassin, pourquoi ne pas les faire sur des artistes plus clean ? C’est clairement le propos qu’ils soulèvent ici.

On retrouve aussi un dégoût du monde de la musique. King Ju du groupe Stupeflip, un groupe de rap… un peu chelou xD, envoie dans L.E.C.R.O.U (2003) « C’est pas de la house genre Ibiza on n’a pas baissé notre froc / Y’a du fric à se faire : je vais pas cracher dans la soupe / Je crois que même Noir Désir y z’ont signé sur une major » .

Dans la même veine, nous avons cette master piece de Despo Rutti, une de mes préférées du dossier, « Ma gueule, dis au C.S.A, que ma musique donne à réfléchir / Et que j’ai pas tué Marie Trintignant » dans Self Defense (2006).

Enfin j’ai hésité à créer une catégorie Médine, uniquement pour cette phase de 11 septembre (2004)

« Et pour l’exemple on expulse un imam / Qui dit qu’être croyant c’est battre sa femme / Bertrand Cantat était musulman / Il écoutait les cassettes de Tariq Ramadan » .

Pour faire simple, on a un morceau qui s’appelle 11 septembre, de 6 minutes sans refrain, sur la phase, il réussit l’exploit de faire référence à un imam expulsé,  à Cantat et à Tariq Ramadan. Tariq Ramadan, qui presque 15 ans plus tard, se verra attaqué pour des violences faites aux femmes.

C’est plus Médine, c’est Nostradamédinus à ce niveau. On ne réalise pas la chance qu’on a d’avoir Médine dans le rap français.

Mon coup de coeur - Merci Despo

Tout au long du dossier, on a vu des phases parfois très faciles et ternes. Heureusement que Despo Rutti existe. La phase est extraite de Si les Coups avaient du Charme (2006).

« Vert de rage un chanteur voit rouge après un rail de blanche, un Noir Désir incarcéré / Les mains elles sont faites pour taffer, nous en s’en sert pour taper »

Incroyable. Cantat aurait consommé de la cocaïne le jour du drame, Despo intègre ça en mêlant un champ lexical des couleurs, la prédominance de la lettre R, que ce soit dans vert/rage/rouge/rail/noir/désir/incarcéré.
L’emploi du verbe taper peut se référer aux coups mais aussi au fait de taper de la c.

Bref, une véritable punch aux multiples sens qui m’a bien régalé.

Les perles

One BlazeFin du Game (2015)

« La chatte à Marianne a le goût du Cantal
Des bananes pays et des pommes continentales
J’lui ai mise bien profond dès qu’elle se cantat
Fantasmes & noirs désirs comme Bertrand Cantat
Ta copine espagnole me di «encanta» »

CaballeroAight (2013)

« J’ai surnommé ta rime Larime Trintignant, chiotte »

RohffDu sale (2015)

« Rap Game, Hysteric love, plus chaudard tah Bertand Cantat / Ont-ils les couilles de sauter sur plus électrique que Blanka ? »

El MatadorBesoin d’être libre (2012)

« A bout de souffle, le vent m’emportera comme Marie Trintignant »

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