« A Lille, les gens ne sont pas assez curieux » : interview avec Seb de Too Many Cars.

« A Lille, les gens ne sont pas assez curieux » : interview avec Seb de Too Many Cars.

Pour le début de l’automne, La Stud prend le Nord, où les températures commencent déjà à baisser. On reçoit Seb, membre du duo lillois Too Many Cars qui a lancé en 2018 son propre label, Too Many Cars Records.

Seb à la soirée du collectif Le Moulin à Disques. Photo : Martin Gubert.

Également disquaire à Vinyl Dealer, Seb est très investi dans la scène électronique lilloise. Il a pu nous parler des projets de son duo, mais aussi des travers d’une scène électronique lilloise à laquelle Trax promettait en 2018 un « avenir radieux et prospère » …

INTERVIEW

Salut Seb ! Pour les lecteurs de La Stud, est-ce que tu peux te présenter, toi et ton duo, en quelques mots ?

Too Many Cars, on est deux. Mon partenaire, Max, c’est mon meilleur pote depuis qu’on a 3 ans. Ça remonte à la maternelle. On a créé Too Many Cars il y a sept ans : on mixait aux soirées pour des potes, et c’est là qu’on s’est dit qu’on allait mixer ensemble. Mais on s’est un peu divisés : je suis parti faire mes études en Irlande, lui était à Brighton. En se retrouvant, on voulant faire un truc dans un mood un peu plus sérieux : c’est là qu’on a commencé à produire puis à faire des sorties.

Tu es devenu disquaire, en ouvrant Vynil Dealer à Lille. Qu’écoutent les Lillois ?

En général dans mon magasin, où tu vas trouver une clientèle un peu plus éduquée, ils aiment bien la house dansante et la disco. Parfois, on me demande un peu de techno, mais moi la techno, vu que je n’y connais pas trop, je n’en avais pas beaucoup.

Le magasin marche bien ?

J’ai rendu mon magasin, mais c’est une longue histoire qui n’a rien à voir. Mais ouais, ça marchait. J’ai profité de la mode du retour du vinyle, tout le monde en parlait. Et comme on est à Lille et que c’est un public très étudiant, c’était vraiment le mood des gens : c’était cool d’avoir des skuds, acheter des vinyles. Mais au bout de 3 ans, la mode est un peu passée. Et en plus à Lille, t’as pas d’endroits pour mixer sur vinyles, donc t’as pas de DJs qui passent en semaine acheter leurs vinyles pour les jouer le week-end. Du coup, c’est vraiment que des skuds achetés pour écouter à la maison. Forcément quand t’es pas un grand passionné, tu vas vite te rendre compte que ça revient un peu cher.

On dit que la scène électronique lilloise est en pleine émergence. Toi qui baignes dedans, tu en penses quoi ?

En fait, on dit qu’elle s’étend depuis toujours. Souvent, ce sont des gens de vingt à vingt-cinq ans, qui fondent une association et voient que ça marche. Mais tu fais ça pendant 5 ans, et tu te rends compte qu’à la fin, c’est compliqué. C’est toujours un roulement. J’ai fait des soirées pendant 4 ans dans mon shop, à Vinyl Dealer, et puis j’ai arrêté parce que les gens suivaient plus.

Pourquoi ça ?

Parce que c’est un public très étudiant, qui n’est pas forcément hyper curieux. Ils veulent de la facilité, des gros noms. Quand t’essaies de faire des efforts, de boucler des mecs intermédiaires, ça ne marche pas trop. Le problème de Lille aussi, c’est que les boîtes de nuit sont gratuites : t’as donc aucun budget pour investir dans des artistes. C’est un vrai problème : mes soirées étaient payantes, et c’est pour ça que ça s’est arrêté, parce que les clients faisaient demi-tour. Du style « Ah c’est payant ? Ah bah tant pis on va ailleurs ». Ils ne veulent pas payer 5 euros pour voir un artiste un peu qualitatif.

Que penses-tu des clubs à Lille ?

Moi je suis résident à La Relève. Je sais que ce n’est pas une boite incroyable, c’est un peu une cave quoi. C’est toujours blindé. Après ce qui est cool, c’est que tu as le bar séparé de la piste de danse. Tu peux un peu discuter, du moins par rapport au Baron, qui est une boîte qui m’oppresse, où dès que j’y rentre je suis en dépression. Le son est à fond partout, t’es là au bar à crier « Une pinte !! » pour commander. En boîte, j’ai besoin de mes moments de teuf, et des moments où je me pose un peu. A Bruxelles, t’as plein de boites qui savent mélanger ces deux aspects. Et ils font plus d’efforts sur la décoration aussi, alors qu’à Lille…

Du coup, si tu dois recommander un club à un Lillois, tu lui conseillerais de passer la frontière et d’aller en Belgique ?

Ouais même pas, parce que la Belgique c’est un peu fini. Enfin c’est moins important qu’avant. Dans les années 90, t’avais les grosses boites un peu jump, hard techno, avec toute une vague de gens… Et maintenant tout a fermé. Même si à Bruxelles ça reprend un peu depuis 2-3 ans. Par contre, je suis allé pour la première fois à la Kompass il y a 6 mois, j’ai trouvé ça incroyable. J’y ai vu Bicep : l’endroit comme ça dans un hangar, une espèce de festival, c’est géant, t’as des bars partout. Encore une fois t’as des endroits pour chiller, pour te poser. Ouais, en vieillissant, j’aime bien prendre mon temps pour danser, mais aussi discuter et m’assoir.

En 2018, vous avez lancé votre label, Too Many Cars Records. Vous développez quel style ?

En fait, on voulait produire des gens, mais aussi sortir des tracks nous-mêmes. Parce que quand tu produits des tracks et que tu les envoies à des labels, t’es souvent signé un an à l’avance, et c’est super long et super chiant. Nous on voulait faire nos prods et les sortir rapidement. Sauf que comme on était assez peu connus, on voulait faire des various et avoir plusieurs artistes sur un skud, parce qu’ils méritent de sortir, mais aussi pour profiter de leur notoriété ! Officiellement, c’est un label house, mais on a aussi beaucoup d’électro, d’italo, de new beat et d’acid, tout ça sur des BPM qui restent assez lents, entre 110 et 125. On voulait faire un label dansant, avec des tracks qui sont jouables pour plaire à tous. J’ai ma vision de disquaire, et quand je vends un skud à un gars qui veut me l’acheter, je l’imagine en train de le passer en club. Je veux donc des sons qui soient jouables pour les DJ’s, pas un truc trop perché.

C’est quoi vos prochaines dates importantes ?

Au niveau de nos mix, on en a plein, notamment à Lille. On a mixé au Magazine Club hier, c’était très cool, il y avait beaucoup de monde. Je m’étais dit que la scène house était un peu morte à Lille, mais en fait ça va. Ce qui était cool, c’est que le mec qui me bookait hier, c’est Wash, un gars qui organise les bus aller-retour depuis Lille pour aller à la Kompass. C’est un peu la nouvelle génération, ils se motivent, ils ont leur clientèle et des gens qui se bougent. Moi j’ai 28 ans, j’ai fait mes propres teufs depuis un moment, mais je sens qu’au niveau orga, je suis moins à la page. Et comme à Lille c’est très étudiant, c’est beaucoup de réseau. Je me sens un peu moins dans le coup, je préfère juste mixer.

En fait, t’as l’air carrément déçu de la scène lilloise ?

Ah ouais, je suis vraiment déçu. A Lille, les gens n’en ont rien à foutre de la musique, ils sont pas du tout curieux mais dans la facilité. Tu vois, il y a plein d’artistes que je suis et que j’adore, et que je vois bookés à Nantes, à Grenoble, à Tours. Et je me dis : pourquoi à Tours ils arrivent à booker ce gars-là et moi à Lille si je le booke je fais un bide ? On est une ville avec à peu près 40 000 étudiants, enfin beaucoup : on veut juste 200 personnes à peine sur une soirée, et on n’arrive même pas à les trouver. La population étudiante, en plus d’être est assez éphémère, s’intéresse peu au son. Après je comprends, moi aussi j’ai été étudiant. Au début quand j’étais en teuf à Dublin et la musique je m’en foutais. Mais au bout d’un moment tu essaies de te plonger dedans. Mais à Lille, t’as pas ça, alors qu’à Lyon, Paris, Nantes, Bordeaux, on a une espèce de scène de gens réguliers qui aiment bien la musique. A Lille, pas grand-chose, et peu d’endroits : ça marche au contact, il y a 10 endroits et chacun a son truc, et c’est peu ouvert aux nouveautés. Je ne crache pas dessus : j’ai plein d’amis dans beaucoup d’endroits, ça me permet d’y mixer, mais bon…

Ça coupe un peu les ailes à des nouveaux ?

C’est ça ouais. Au magasin, j’avais un bon client, qui venait de Rouen, il avait aucun contact. Il m’a fait écouter ses mixs, j’ai trouvé ça super cool. Il avait démarché un peu partout, mais aucune réponse. Je trouvais ça tellement triste pour lui, alors qu’il était vraiment bon. Il s’appelle Louis Horoseman. Je l’ai invité une fois à mixer à La Relève, et à partir de là il est devenu résident du club. Ça m’a fait plaisir de voir que ça ait pris quoi, de montrer un nouveau mec. Dans mon magasin le samedi, je faisais des après-midis mix, où je faisais venir des gens que j’aime bien et qui n’avaient pas trop l’occasion de mixer ailleurs. Il manque donc vraiment ce côté tremplin à Lille. Maintenant j’ai arrêté, et c’est toujours pareil : à la Relève, on a nos équipes de résidents bouclées, au Mag c’est toujours des gros noms.

Tu n’aimes pas la programmation du Magazine Club ?

Maintenant c’est fini le Mag. Il y a 5 ans, j’allais au Mag le vendredi et le samedi, tout le temps. C’était l’âge d’or du Mag, c’était la boîte incontournable. Qu’on soit en guests ou en résidents, c’était la teuf, c’était blindé tout le temps. Ce n’était pas forcément underground, mais c’était la vraie boite ou les gens venaient pour danser. À la suite du conflit avec les propriétaires du lieu, qui voulaient dégager la boîte, ils n’ont plus fait aucun effort : ils sont moins dedans, il y a moins de promo. Les gens se sont aussi lassés : tu l’as fait une fois, deux fois, trois fois, 20 fois et t’es moins dans le truc. Et vu qu’ils se donnent peu sur la promotion, les nouveaux arrivants à Lille ont moins envie d’y aller.

STUD QUESTIONS

Ton artiste de référence

Bicep. Je les ai vus 20 fois, j’suis peut-être le plus grand fan français.

Un album référence

Daft Punk, Discovery. Ou alors rien à voir, un album des Rolling Stones.

La collaboration la plus improbable

Moi et Mika. On pourrait déconner un peu.

Un film de référence

Il faut sauver le soldat Ryan.

Un superhéros

Très bonne question. Jamais Batman, parce qu’il n’a pas de pouvoirs, mais Superman. Le gars est efficace. Quand tu fais la liste des superhéros, tu te dis qu’il a quand même des avantages : Batman, à part être costaud…

La femme de tes rêves

Nathalie Portman, mais mille fois.

Une bière

Alors j’aime beaucoup en boire, mais vu que je suis souvent en teuf je bois que de la pisse, pour éviter d’être bourré. Après si je devais choisir en choisir une, c’est la bière de la brasserie Anosteké. Mais j’suis pas trop bière fortes lilloise. J’bois de la pisse et ça m’évite d’être défoncé au bout d’une demi-heure.

Le meilleur club

Ce n’est pas un club, mais un festival : Dekmantel. Je l’ai fait 6 fois. C’est mon rendez-vous annuel avec beaucoup de choses…

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