John Carpenter : un débrouillard armé de synthés

John Carpenter : un débrouillard armé de synthés

Le temps n’étant plus une denrée rare, j’ai ressuscité l’adolescent en moi pour (re)voir l’intégralité des longs-métrages d’un des maîtres de l’horreur. L’occasion de revenir sur la trajectoire d’un musicien innovant et ingénieux.

Big John, un cinéaste à part

Né en 1948 dans l’état de New-York, Carpenter occupe une place à part dans le paysage cinématographique américain. Insatiable débrouillard, il est aujourd’hui considéré un réalisateur culte du cinéma d’horreur et de science-fiction américain. Formé à l’art de la Série B et habitué des budgets ridicules (Darkstar, Assault On Precinct 13), il se distingue en 1978 avec Halloween, un des films les plus rentables du cinéma, édifié en référence incontournable du slasher

Paradoxalement, ce sont ces années 80 -décennie durant laquelle son cinéma est le plus affûté- qui l’éloignent de l’industrie hollywoodienne. Victime collatérale d’une décennie commerciale en surdose de kitsch, son univers dystopique est alors incompris. L’échec critique de The Thing, l’esprit trop absurde de Big Trouble In Little China ou encore le raté commercial de Starman le redirigent vers le cinéma indépendant.

Malgré des ressources financières au rabais, il arrive encore à tourner quelques pépites : Invasion Los Angeles, formidable critique de la société de consommation dans un format de science-fiction, ou encore l’épouvante du Prince des Ténèbres ou du Village des Damnés. La deuxième moitié des années 90 est pour lui un chemin de croix, et l’accumulation d’échecs commerciaux l’amènent à quitter progressivement les écrans pour se concentrer sur lui-même et sur la musique. Pendant ce temps, ses films sont progressivement réédités, redécouverts et finalement appréciés à leur juste valeur.




La composition, entre nécessité financière et passion

La musique a toujours occupé une place centrale dans la vie de John Carpenter, et cela s’est aussi traduit au cinéma : au total, il a composé quinze bandes-originales sur un total de dix-huit long-métrages. Une production qui a navigué entre influences classiques, rock et innovations technologiques.

Carpenter est poussé vers la musique par son père. Professeur de musique, ce dernier lui apprend le violon et le piano, tandis que jeune John grandit dégoûté par le conservatisme et le racisme de son environnement, la petite ville de Bowling Green, dans le Kentucky. En 1964, il crée avec ses camarades d’école primaire un groupe de folk, Tommorows’s Children, dans lequel il joue de la guitare acoustique. En 1966, c’est avec d’autres amis, du lycée cette fois-ci, qu’il forme le groupe The Kaleidoscope. En bon lycéen, c’est la guitare électrique qu’il brandit alors.

Mais c’est quand même vers le cinéma qu’il décide de se diriger, ce qui l’amène à déménager à Los Angeles. Etudiant en production cinématographique à l’Université de Californie du Sud, il commence à travailler sur de petits projets, dont le court-métrage The Resurrection Of Broncho Billy, sur lequel il exerce comme co-scénariste, monteur et compositeur. Une première expérience de composition qu’il réitère une fois son diplôme en poche, pour son premier long-métrage, Darkstar, une comédie de science-fiction empruntant à l’univers kubrickien réalisée pour la modique somme de 60 000 dollars.

Bien qu’il ait été marqué par la première bande-originale électronique, celle du film Planète Interdite (1956), Carpenter a toujours laissé très peu de doutes sur le fait qu’il a commencé à composer par « nécessité économique », ne se considérant absolument pas comme un compositeur à part entière. Les synthétiseurs se sont alors révélés être l’opportunité technologique du débrouillard pour compenser l’inaccessibilité financière d’un orchestre : « avec un synthétiseur, en utilisant différentes pistes de son, on peut créer une super musique, comme si c’était tout un orchestre qui jouait. Quand vous êtes un réalisateur indépendant, engager un compositeur est trop cher. C’est une alternative bon marché ». Ainsi naît le bande-originale de Darkstar, puis celle de Assault On Precinct 13, remake urbain de Rio Bravo tourné en vingt jours avec un budget de 100 000 dollars.




Le maître des ambiances

Avec les années 80 est arrivé un certain succès commercial et la possibilité de faire appel à des compositeurs de métier, bien plus expérimentés.  C’est ce qui est fait pour The Thing, dont la musique est composée par le maître italien Ennio Morricone. Une belle collaboration que s’accorde un réalisateur en pleine ascension, mais aussi un hommage vibrant au western spaghetti, un des genres qui a poussé Carpenter vers le cinéma et dont Morricone est une grande figure.

Mais Carpenter n’a pas cessé la composition pour autant : « j’ai continué sans même y penser », déclare-t-il à Télérama. Il a donc parfait son style, investissant progressivement dans plus d’instruments pour créer de véritables ambiances, sans pour autant s’éloigner d’une simplicité qu’il veut inhérente à son cinéma : « Je travaille à l’instinct, […], cela n’a rien d’intellectuel, c’est très émotionnel. J’improvise presque tout, et cela surgit du musicien qui sommeille en moi ». Le thème d’Halloween, chef d’œuvre inscrit dans la mémoire d’une génération traumatisée, est la quintessence de cette simplicité carpenterienne : il n’a fait que reproduire un rythme en 5/4 au bongo que lui avait appris son père lorsqu’il avait treize ans. Pour en faire un thème reconnaissable dans le monde entier.

Pour rester dans le registre du film d’épouvante, on peut citer l’excellent thème de The Fog et sa mélodie angoissante au piano, ou encore les cœurs religieux et les percussions du Prince des Ténèbres. Ces morceaux contribuent beaucoup à l’ambiance moite et angoissante de ces longs-métrages.

Mais Carpenter sait aussi appuyer sur la veine héroïque et créer des mélodies épiques reconnaissables entre toutes. Et quoi de mieux qu’un synthétiseur rugissant pour accompagner les pas de Snake, anti-héros viril de New York 1997 et Los Angeles 2013, dans les dédales dystopiques de villes désenchantées ? 

Il nous faut aussi revenir sur un autre type de composition, moins électronique, et qui nous rapproche plus de la jeunesse de Carpenter : le thème de In the Mouth of Madness, film d’horreur hommage à l’univers de Stephen King et Lovecraft. Le morceau se décompose en deux parties : une partie plus rock, interrompue par un interlude ambiant au synthétiseur. La phase rock est un véritable bijou et fait la part belle à la batterie, à la basse et à la guitare, qui se perd dans un riff déchaîné qui nous fouette de son énergie. Dans une certaine mesure, le morceau de Christine, produit une dizaine d’années plus tôt, s’en rapproche, mais demeure beaucoup moins accompli.




Une reconnaissance tardive mais méritée

Trop souvent, les artistes ne sont reconnus qu’une fois leur carrière achevée. C’est malheureusement le cas de Carpenter, poussé vers une semi-retraite cinématographique à partir des années 2000, qui l’a progressivement éloigné de la réalisation pour l’amener à se concentrer sur quelques tâches de production, mais surtout sur la musique.

En 2015 il sort un premier album studio, Lost Themes, composé de morceaux électroniques et ambiants à la touche baroque. Sans avoir de liens avec sa filmographie, ses productions ne perdent pas pour autant cette touche si spéciale et terrifiante. En 2016, il sort le deuxième volume de ses Lost Themes et s’offre une tournée mondiale : Salle Pleyel, Primavera Sound Festival, Grand Rex, etc. Sur certains festivals, sans pour autant figurer en tête d’affiche, il partage la même scène que certains acteurs reconnus des musiques électroniques. Une belle consécration, tant ces artistes doivent à John Carpenter.

Les influences carpenteriennes se comptent par dizaines, et sont fièrement revendiquées : Carpenter Brut, La Muerte, Glass Candy, Kavinsky, Zombie Zombie, etc. Etienne Jaumet, membre de Zombie Zombie, déclarait : « Ce qui m’a influencé, c’est la simplicité et la puissance évocatrice de sa musique. Il prouve qu’on peut faire des compositions dépouillées qui ont un maximum d’impact… Les synthétiseurs qu’il utilisait permettent d’écrire de la musique rapidement, avec un son impressionnant. Peu de notes suffisent : la force expressive du son fait le reste ! ».

Et puisque Carpenter était avant tout un compositeur de bandes-originales, c’est aussi dans ce domaine que son influence s’est exercée. On compte notamment le film Drive (Nicolas Winding Refn) ou les musiques de films composées par Thomas Bangalter -moitié des Daft Punk- qui a notamment travaillé sur Irréversible et Enter The Void de Gaspard Noé, ou encore Tron : Legacy (Joseph Kosinski).

Un palmarès pas si mauvais pour ce débrouillard sans le sou moqué par Hollywood.

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