« Faire remonter cette mayonnaise alors que tout le monde disait que le rock était mort » – Kem, programmateur des Eurocks
Artwork par Faustine Pauvarel

« Faire remonter cette mayonnaise alors que tout le monde disait que le rock était mort » – Kem, programmateur des Eurocks

Pas d’Eurockéennes cette année, comme tous les festivals d’ailleurs en cette saison qui devait faire résonner tous les territoires de France. Tout comme ces structures, La Stud s’adapte et vous propose de quoi faire ressortir les subs qui sommeillent au plus profond de vous. On a eu l’occasion de rencontrer Kem l’an dernier, l’homme derrière la direction artistique des Eurocks.

Notre aventure en terres Eurockéennes, pendant ce week-end de début juillet 2019, nous a plongés dans un autre monde le temps de 5 jours. Un lieu exceptionnel, des artistes maîtres de leur génération et une organisation au millimètre près.

Pour mettre en jambe nos lecteurs, est-ce que tu peux te présenter?

Je m’appelle Kem Lalot, j’ai 50 ans, bientôt 51, je fais la programmation du festival depuis 2001, donc c’est la 19e édition que je programme.

C’était quoi un peu l’objectif des Eurockéennes quand vous êtes arrivés en 2001, est-ce que vous pensez avoir apporté quelque chose de différent ou vous avez repris des procédés par rapport à l’équilibrage de la programmation, vous avez apporté une touche propre à votre style?

On nous a appelé en 2001 pour faire la programmation, j’étais avec un collègue qui s’appelle Christian Allex, on travaillait les deux en binôme. À ce moment, le festival était un peu en perte de vitesse, un peu en déclin depuis 3 ou 4 ans, c’était des programmateurs qui étaient parisiens avant, qui ne connaissaient pas très bien le terrain local, qui sentaient pas trop le truc, ce que les gens voulaient dans la région. Moi je suis d’ici, je suis né à Belfort, je programme un club à Mulhouse qui s’appelle le Noumatrouff qui fait 700 places à peu près, je connaissais bien le terreau et mon ancien collègue Christian Allex était à Dijon, plus spécialisé dans ce qui était musiques électroniques, Hip Hop etc. alors que moi j’étais plus dans la musique Rock au sens large. Donc on a fait un duo complémentaire avec Christian et notre idée c’était de faire basculer ce festival à 360° parce qu’on se rendait compte que l’idée des anciens programmateurs c’était d’accumuler les têtes d’affiche et qu’il n’y avait pas vraiment de réflexion artistique sur du parcours, il y avait beaucoup de groupes qui étaient oubliés dans les nouvelles tendances donc on a voulu faire bouger ce paquebot; on a mis trois ans pour arriver à nos fins entre guillemets, vers fin 2002, 2003 et à partir de 2003, on a réussi à faire la programmation qu’on voulait, qu’on avait rêvé en alternant beaucoup de choses. 2001 c’était vraiment le début, on a pas voulu tout casser avec un virage direct à 360° mais après on l’a fait et rien ne nous en a privé.

Vous pensez avoir beaucoup travaillé sur la cohérence de la programmation, du lineup?

Ouai tout à fait, on a travaillé sur la cohérence, sur les scènes aussi, on a rajouté une scène de la plage, voilà il y avait trois scènes avant, on est monté même à cinq scènes à un moment sur le festival mais on s’est dit que c’était trop donc on est redescendu à quatre. On essaie de travailler la cohérence, la ligne artistique, le parcours des gens pendant la journée, faire des lieux plus sympas, plus accueillants plutôt que des scènes brutes de décoffrage comme il y avait avant, l’idée c’est vraiment que les gens se sentent bien dans le site.

Donc au-delà de la simple programmation artistique, vous pensez que c’est important d’apporter une expérience festivalier ?

C’est même primordial, les gens n’ont plus envie d’avoir un festival avec un empilement de têtes d’affiches. C’est une manière de penser un peu Old School, ils ont envie d’arriver dans un environnement sympa, un beau cadre, un beau lieu, avec des scènes lookées et jolies comme la scène de la plage, qui depuis 2010 a les pieds dans l’eau et ça a été la réussite, tout le monde nous avait dit « wow ». Voilà on est très attentifs, le métier de programmateur c’est d’amener les groupes sur le site mais de les amener dans des endroits sympas et de réfléchir sur l’environnement.

Scène de la Plage ©Brice Robert

Aujourd’hui on a beaucoup de profils différents en festival, les Eurocks c’est très rock à la base, ça a beaucoup évolué, il faut s’adapter à ça, c’est quoi le défi de satisfaire tous les publics tout en gardant une identité Rock que vous avez actuellement?

Oui tout à fait, c’est à peu près ça. De toute façon, le festival des Eurockéennes n’a ce nom de Rock que par un jeu de mot, l’idée entre festival européen, en étant sur la frontière. Je crois que le premier concert de Hip Hop qui a été programmé c’était en 1993 avec MC Solaar et Dee Nasty après il y a eu NTM, tout le monde est passé, Public Enemy etc. L’idée du festival ça a toujours été l’éclectisme, nous on l’agrandi encore en faisant d’autres choses, des créations, des rencontres artistiques mais l’idée est de coller à toutes les générations, on se rend compte que depuis le début des Eurockéennes il y a 30 ans, il y a les fils qui sont venus, et même les petits fils qui viennent maintenant, il y a trois générations qui viennent sur le festival. C’est pour ça qu’on peut aussi bien retrouver Angèle que Mass Hysteria, ZZ Top, les Straycats, Smashing Pumpkins et revenir à des trucs beaucoup plus jeunes comme Sheck Wes, Rich The Kid ou Salut C’est Cool.

Il y a une scène asiatique plutôt Rock qui sort un peu de tout ce qui est KPOP et qui prend part à la programmation chaque année. On a pu voir notamment DTSQ et Say Sue Me. On peut souhaiter quel avenir à tous ces groupes prometteur qui se produisent à Belfort ?

Effectivement, on a un partenariat avec le festival Summer Sonic au Japon et quand tu parles de la KPOP tu as raison. Il y a un festival qui s’est monté il y a dix ans qui est un peu dans l’idée de « on en a marre, on parle que de la Corée musicalement pour la KPOP, on d’autres groupes, il y a d’autres choses qui se passent en Corée ». Ce festival c’est Zandari Fest, d’ailleurs la fille du festival est là, elle m’avait invité au festival en me disant de venir découvrir autre chose. En Corée il y a des groupes fabuleux, et en effet la KPOP ça m’intéresse pas. Donc j’y suis allé et effectivement j’ai pris une telle claque que je me suis dit que j’allais créer un petit focus en une journée en prenant trois groupes DTSQ, Say Sue Me et Jambinaï avec une création avec des musiciens français et européens. Ça ça me fait plus kiffer que de programmer Nekfeu. Nekfeu tu le fais, t’as l’argent et voilà. Après Jambinaï et DTSQ il faut aller les chercher et c’est ça qui m’intéresse dans le métier de programmateur, beaucoup plus que d’avoir les têtes d’affiche, même si j’adore. Je suis très content quand on a un gros concert sur la Grande Scène parce que les gens ici attendent ça aussi, ils attendent de voir des gros concerts. On est à Belfort et pas à Paris, donc c’est pas souvent qu’on peut voir Chainsmokers ou Slash.

Slash ft. Myles Kennedy & The Conspirators ©Jérémy Cardot

C’est plutôt atypique de voir des groupes asiatiques dans des programmation européennes, est-ce que, avec votre avis de programmateur, ce genre de groupe malgré un peu cette barrière de l’origine arriveront à trouver de plus en plus leur place dans des gros festivals ?

Oui tout à fait, Jambinaï et Say Sue Me ont notamment participé au SXSW (South by Southwest nldr). Par exemple le groupe mongolien The Hu, c’est leur première tournée européenne et même leur première tournée tout court. Parce que y’a un mois à peu près, ils ont fait leur tout premier concert à Oulan-Bator, il y avait une telle attente de ce groupe, après un buzz monstrueux avec deux clips. il y a eu un tel engouement qu’ils ont décidé de faire un album et de partir sur la route et ils ont fait un show très puissant qui mêle les voix glutturales, diphoniques en même temps dans la tradition et un côté très Rock derrière.

Les Eurockéennes c’est un festival qui a 31 ans, qui est bien ancré sur le territoire et qui fonctionne aussi avec d’autres festivals en France. Quand on voit la montée des festivals aujourd’hui, comment vous vous positionnez ?

On fait notre chemin, on discute beaucoup avec d’autres festivals. Au niveau artistique, on a notre ligne artistique, on essaie de la défendre, on a les yeux ouverts. Il y a plus de festivals donc je suis content mais j’ai l’impression qu’il y a un festival tous les 5 km avec des programmations similaires. Quand il y a du sens je dis super mais quand on retrouve les mêmes noms ça m’intéresse moins.

« Là je trouve que l’électro est un petit peu en perte de vitesse, c’est des cycles. En ce moment il y a un ouragan Hip Hop, Rap et RnB »

Nous on est fana de Rock, qu’est-ce que vous pouvez conseiller à des jeunes pour le remettre au goût du jour dans d’autres régions que Belfort ? Ce qu’on remarque dans ce festival, c’est qu’on voit des publics qu’on a beaucoup dans des festivals commerciaux à Marseille mais pour autant ce même public arrive à s’intéresser au Rock enfin vous y arrivez. Donc quelle est la recette pour quelqu’un à Marseille par exemple, parce qu’il n’y a pas beaucoup de Rock ?

C’est vrai que Marseille c’est difficile pour les rockeurs. Mais en général, je trouve qu’il y a une générations de nouveaux groupes français intéressant en ce moment, c’est vrai que le Rock était un peu tombé, et là il y a pas mal de groupes comme MNQNS et The Psychotic Monks qui font déjà parler d’eux en dehors de la France ; c’est un peu la relève. Comme en Angleterre, on a IDLES, Shame qui sont en train de faire remonter toute cette mayonnaise alors que tout le monde disait que le rock était mort, mais c’est cyclique tu vois. Là je trouve que l’électro est un petit peu en perte de vitesse, c’est des cycles. En ce moment il y a un ouragan Hip Hop, Rap et RnB ; on le voit bien ici avec la ferveur qu’il y a sur ces concerts. Je pense qu’il faut s’accrocher, quelqu’un qui veut faire exclusivement un festival Rock aujourd’hui devrait s’accrocher. La Route du Rock par exemple qui ont une ligne artistique qui n’en démord pas, c’est Rock mais ils ont des difficultés. S’ils n’ont pas la bonne tête d’affiche chaque année, ils sont limite de mettre la clé sous la porte. Rock en Seine avait essayé quelque chose aussi mais ils sont partis sur d’autres directions. Maintenant, c’est très difficile de faire un festival comme les Eurockéennes avec 30 000 personnes qu’avec du Rock ou alors faut s’appeler Hellfest, faire un festival de métal très typé, ou à la Glastonbury même si leur tête d’affiche cette année c’était Stormzy. Donc voilà maintenant, l’éclectisme est de mise.

Donc on peut dire que même si le Rock est mort, on danse sur sa tombe ?

Ah mais carrément, à fond !

Tu es programmateur mais tu mixes aussi sous ton alias Kemicalkem, ça influence un peu tes sets ?

Tu sais je suis pas DJ, Kemicalkem c’est juste un selector, j’enchaîne les sons pour le plaisir. C’est un peu à la demande, dès qu’un pote ou un festival a besoin d’un set métal je m’y colle, je fais ça pour le fun.

Kemicalkem @ Vielles Charrues 2010

On finit avec les questions de La Stud, questions courtes, réponses courtes !

Un artiste référence
Kiss

Un album référence
J’en ai beaucoup en tête… mais je dirais Nine Inch Nails – The Downward Spiral

La collaboration la plus improbable
Maître Gims avec Mayhem

Un film
C’est arrivé près de chez vous

Un super-héros
Gaston Lagaffe

Une bière
La Superbock, simple, j’aime bien les bières pas trop alcoolisées.

La meilleure scène (club/festival)
Pour le club je pars sur le Mohawk à Austin et le festival, Hellfest. Qu’on aime ou pas musicalement, en termes d’organisation c’est tellement parfait et fou ce qu’ils ont réussi à faire qu’on leur donne tout notre respect.

Chauve
Le Professeur Choron

Fermer le menu