Les Incontournables du Zin #4 ft. Smoogey
Crédit : Charlie Delta / IG : @charliedelaforet

Les Incontournables du Zin #4 ft. Smoogey

4ème et dernière édition des Incontournables du Zin, toujours de l’autre côté de l’Atlantique, et toujours au côté du fin spécialiste Smoogey.

Aujourd’hui, on vous parle de dix morceaux, sortis cette fois-ci de 2010 à aujourd’hui.

Kanye West - Runaway ft. Pusha T (2010)

Non, nous n’allons pas déblatérer sur la légitimité de Kanye West à être appelé un génie. Personnellement, je crois qu’en 2010 l’album de l’année, tout genre confondu, était bel et bien My Beautiful Twisted Dark Fantasy

Le morceau Runaway représente le rapport entre Kanye West et son art et dessine les prémices du personnage qu’on voit aujourd’hui. Ce track rassemble différentes trames de pensées qui préoccupaient Kanye West depuis longtemps : la marginalité, et comment elle est traitée dans notre société, la pression qu’endure Kanye en tant que célébrité adulée, en passant par la situation de la femme en tant que produit de consommation dans l’industrie musicale… 

Tout cet amas de pensées et de tourments est illustré majestueusement dans un clip de plus de 8 minutes, partie intégrante d’un film lui aussi appelé Runaway, regroupant les sons de l’album. 

La prod, quant à elle, est propre à Kanye. Elle nous fait penser à ses perles sur 808’s and Heartbreak : un piano captivant qui rythme la chanson du début à la fin, avec un beat super clean qui, progressivement fait son entrée. Tout en laissant respirer succinctement les paroles, les quelques samples utilisés, et plus tardivement le violoncelle et une section de cordes qui souligne ainsi le caractère théâtrale du morceau. 

Le second couplet laisse place, à l’époque, au nouveau venu (maintenant président) du Label Good Music : Mr Pusha T qui nous livre des punchlines à sa sauce tellement singulières avec des paroles contrastant celles de Kanye West plus douces et bienveillantes.

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Evidence - Fame ft. Roc Marciano & Prodigy (2011)

J’avais mis ce son dans la liste de mes morceaux préférés, où Prodigy apparaît déjà (voir Les Incontournables du Zin #3).
Il s’avère que Fame réunit 2 autres légendes du rap américain : Evidence et Roc Marciano.

Sur une prod de Charli Brown Beatz (qui a produit pour Fifty, Logic pour ne citer qu’eux), les 3 emcees font étalage de leurs compétences rapologiques.

Accompagnés d’une boucle de piano et d’une basse menaçante, ils mettent en valeur l’authenticité qu’ils ont su garder, même après avoir connu la célébrité :

  • Evidence par l’ascension qu’il a connu avec son groupe Dilated People.
  • Roc Marciano avec le Flipmode Squad
  • Prodigy pour son omniprésence sur la scène new-yorkaise et le retentissement au niveau mondial de la musique d’Havoc (Mobb Deep).

« I came in the game, one shot away from fame
and never changed my lane »

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Kendrick Lamar - Sing About Me, I'm Dying Of Thirst (2012)

Ce morceau sera gravé dans l’histoire comme l’une des plus belles œuvres artistiques que le rap ait connue. Pour assimiler l’immensité de ce son, vous êtes dans l’obligation de lire et comprendre la prose de K-dot. Alors munissez-vous d’un dictionnaire, d’un Bescherelle (ou bien allez juste visiter genius.com), le plus important c’est d’intégrer ce qu’il dit.

Depuis 3 perspectives, Kendrick nous narre l’histoire de deux personnes qu’il a connues. Il décrit leurs ressentis en se mettant à leur place, comme le ferait un narrateur interne. La première histoire est celle de Dave, membre de gang aveuglé par la vengeance après la mort de son frère (Kendrick était présent) :

“My plan’s rather vindictive
Everybody’s a victim in my eyes
When I ride it’s a murderous rhythm
And outside became pitch black
A demon glued to my back, whispering Get ’em ! »

Il décrit de manière presque compatissante et compréhensive l’engrenage de la violence, quand tu fais partie d’un gang depuis longtemps. Dans ses actes, le protagoniste perd tout sens logique et toute lucidité. Sa vie est déjà tracée et il perd tout espoir de rédemption. Dave voulait que Kendrick rende hommage à son frère en racontant cette histoire, si il devenait célèbre. Sa volonté s’exauça, mais :

« Just promise me you’ll tell this story when you make it big
And if I die before your album drop I hope (GUNSHOT) »

Dans le second couplet Kendrick prend le rôle d’une prostituée, qui n’est autre que la sœur de la fameuse Keisha, personnage principal du morceau homonyme présent sur la mixtape section 80.

“You wrote a song about my sister on your tape
And called it Section.80”

« Elle » nous raconte la cruauté du système dans lequel elle a grandi : les orphelinats et les violences qu’elle y a subies, le viol… Elle demande à Kendrick de ne pas la juger et questionne alors sa capacité à réellement se mettre à la place d’une prostituée pour réellement comprendre sa condition.

“Three niggas in one room, first time I was tossed
And I’m exhausted, but fuck that « Sorry for your loss » shit
My sister died in vain, but what point are you tryna gain
If you can’t fit the pumps I walk in ?
I’ll wait… Your rebuttal a little too late”

Mais cette femme est têtue, le genre de personne avec laquelle il n’est pas possible de débattre ou d’expliquer ses réelles intentions. À la fin du couplet, sa voix baisse graduellement, comme si K-dot s’éloignait d’elle, tellement il est impossible de la raisonner. 

« You lyin’ to these motherfuckers
Talkin’ about you can help ’em with my story
You can help me if you sell this pussy for me, nigga
Don’t ignore me, nigga, fuck your glory, nigga, you ain’t shit »

Kendrick a toujours eu un rapport et un amour évident à Dieu et cela se ressent dans ses morceaux. Dans ce couplet, il explique l’obsession qu’il a de la mort. Obsession qui est née dans ce qu’il a vu et voit toujours autour de lui. Kendrick est un rêveur, il a envie qu’on se rappelle de lui, de laisser une trace dans ce monde comme l’ont fait ces aïeux 2Pac & Biggie. Il veut qu’on chante ses louanges, d’où ce refrain :

“By any means, wasn’t tryin’ to offend or come between
Her personal life, I was like « It need to be told »
Cursin’ the life of twenty generations after her soul
Exactly what’d happen if I ain’t continue rappin’”

Le natif de Compton est destiné à être le scribe de sa génération. Un poète des temps modernes qui s’est donné la tâche de sauver avec ses textes les jeunes des générations futures même si cela passe nécessairement par une torture personnelle…

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Earl Sweatshirt - Chum (2013)

Si vous êtes familier du collectif Odd Future, vous connaissez très certainement Earl Sweatshirt, sa voix grave et son flow « semblant à de la mollasse », comme le titre d’un de ses morceaux sur l’album Doris (featuring RZA), vous ne pouvez pas le rater. Autant dire qu’Earl est l’un des rappeurs et lyriciste les plus talentueux de sa génération. Connu pour sa plume abstraite et ses métaphores troublantes d’obscurité. Son monde est peut-être ravagé par des insécurités et des problèmes identitaires, mais Earl a indéniablement du talent pour nous décrire sa détresse.

“Too black for the white kids, and too white for the blacks”

Sur le morceau Chum, nous retrouvons un Earl toujours aussi perdu, qui a du mal à trouver sa place dans la société. L’ambiance musicale sur le morceau représente parfaitement le sens de ses mots. Une loop de piano qui ressemble aux petites mélodies qu’on joue dans les western des années 70s, de celles qu’on entend quand le personnage principal meurt, accompagné d’un léger synthé granuleux qui donne à ce morceau une texture bien spéciale.

« It’s probably been 12 years since my father left
Left me fatherless
And I just used to say I hate him in dishonest jest
When honestly I miss this nigga, like when I was six
And every time I got the chance to say it I would swallow it”

Son père l’abandonne quand il a six ans et ce genre d’expérience n’aide pas un enfant à se construire. Cet homme,  Keorapetse Kgositsile, était un éminent poète sud-africain. Il décède en 2018.

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Schoolboy Q - Blind Threats ft. Raekwon (2014)

Qui dit TDE dit forcément Kendrick Lamar, comme vous avez pu voir avec cette encyclopédie qu’est Smoogey.
Je ne vais donc ni revenir sur cet artiste, ni sur le collectif mais je vais me directement pencher sur Schoolboy Q. Trop souvent oublié à côté des 3 autres membres de Black Hippy (Ab-Soul, Jay Rock & Kendrick), c’est pourtant Q qui a eu l’idée de créer ce groupe au départ.
Ses intonations de voix le rapprochent d’un Danny Brown et rendent sa musique plus accessible que celle de ses confrères de TDE, plus réfléchis et moins spontanés que Schoolboy Q.

Venons-en au morceau Blind Threats.
Issu de son troisième album studio Oxymoron, l’ex-Crip vient nous exposer dans trois couplets ses incertitudes sur Dieu :

« Kneeling down with some questions to address like
Why the ones who commit the worst sins live the best ? »

Il se démarque une nouvelle fois de ses collègues par des faux-airs de bagou new-yorkais qui accentuent cette ambiance obscure et pluviale.

Un invité, pas des moindres, vient lâcher le 4ème et dernier couplet. Et c’est Raekwon aka The Chef sur cette production poussiéreuse de Sounwave (TDE) & LordQuest (Dreamville). 20 ans plus tôt, Cypress Hill avait posé sur le même sample dans l’hypnotique Illusions (qui reprenait le sample issu du Las Vegas Tango de Gary Burton)

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Year of the Ox - Seven Rings (2015)

Originaires de l’Etat de Virginia (Richmond), JL & Lyricks forment à eux deux le duo Year Of The Ox (« L’année du Buffle » pour les moins bilingues d’entre vous). Ils ont choisi ce nom car cet animal représente la force et la loyauté envers la famille. Deux caractéristiques qui leurs sont bien propres.

Affiliés à Transparent Arts (une agence regroupant divers artistes comme Dumbfoundead, reconnu via ses battles rap notamment), les 2 rappeurs d’origines coréennes traitent souvent le sujet du « Everyman » : un individu ordinaire, à travers duquel tout le monde peut s’identifier. Or ici, ce n’est pas le petit rappeur du dimanche qui pourrait se retrouver dans la performance du duo.

Produit par Ghettoblasterman (qui, à part ce son, n’a collaboré qu’avec Your Grandparents), le morceau est assez méconnu hors Amérique du Nord mais il a eu l’honneur de faire partie de la soundtrack de NBA Live 18 (quand même).

Tout aussi fort pour parler de bouffe coréenne (voir A-Zn Foods) que de sujets sérieux comme la violence et le racisme dans leurs pays (avec Thoughts & Prayers), ils savent aussi tout simplement « s’encanailler sur l’instrumentale » en rappant des phases bien plus egotrip, avec des flows drastiques (les vrais savent).

Le 2ème couplet de Lyricks m’a mis une énorme gifle la première fois que j’ai osé cliqué, et me surprend toujours autant de part sa dextérité que ce soit en terme de flow que de rimes avec ces assonances en « o » :

« Fuck you mean do I really rap ?
Korean motherfucker with the flow
Like old Jigga, deliver the whole show »

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J. Cole - 4 Your Eyez Only (2016)

4 your eyez only est un texte fleuve du rappeur/producteur né en Allemagne et élevé en Caroline du Nord. Sur les trois premiers couplets, il prend le point de vue d’un ami qui s’adresse à sa fille :

« Resisting the temptation to run up and swipe a wallet
Or run up on your yard, snatch your daughter bike and pawn it
That’s why I write this sonnet »

Dans le dernier couplet, Cole revient à lui et dialogue avec son ami :

« One day your daddy called me, told me he had a funny feeling
What he’d been dealing with lately, he wasn’t telling »

Produit par plusieurs beatmakers (Elite, BLVK, J. Cole & Childish Major) c’est une instru aux airs mélancoliques parfaitement adaptée au sujet traité par Jermaine.
Au niveau du sample, on retrouve les drums de Brethren sur Outside Love et plusieurs autres éléments de To the Oasis par Yuji Ohno.

Dans une interview donnée au New York Times, Jermaine disait que le but de ce morceau (et de plusieurs autres dans l’album) était d’humaniser ceux que les médias considèrent comme des mauvaises personnes :

« Les gens que je connais et qui vivent cette vie et qui en sont issus […] ils ont de multiples facettes, et celle la plus forte est celle de l’amour. »

Anecdote : Le « click » que l’on entend à la fin de la musique, est un écho à la première piste de l’album : For Whom the Bell Tolls.
Dans ce morceau, l’auditeur est d’abord accueilli par le clic d’une cassette qui entre dans un lecteur. Comme le révèle le morceau de clôture, ce projet est le message d’adieu de James (l’ami disparu de Cole). James lui dit de « jouer cette cassette pour [sa] fille ». A la fin de l’album, le son de la cassette est finalement éjecté du lecteur car Cole a réalisé le souhait de son ami tué.

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Jonwayne - These Words Are Everything (2017)

Jonwayne a tout du rappeur indie par excellence : une nonchalance envoûtante, des beats samplés très jazzy, une prose introspective et surtout, l’affiliation au légendaire label StonesThrow, maison entre autres de J Dilla, MF DOOM et Madlib.

Son album intitulé tout simplement Rap Album 2 est un condensé autobiographique qui décrit sa détresse face à l’alcoolisme, la solitude. Il évoque aussi la frustration artistique. Mais on découvre un personnage qui a pour seul exutoire l’amour des mots et de l’écriture, comme le décrit très bien ce morceau These words are everything.

Comme son nom l’indique, ce morceau nous embarque dans ce qui, pour Jonwayne, semble être la solution à ses maux. Et c’est bel et bien les mots la clé :

«Word to everything, these words are everything
Or maybe words are just my only thing»

A l’aide d’un sample de Wild Is the Wind de Dorothy Ashby, le producteur californien excelle dans la production en rajoutant un boombap minimaliste ainsi que de la harpe. Mais le plus étonnant est l’idée d’insérer des cowbell, considéré comme étant l’un des sons les plus dur à mixer.

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Pusha T - If You Know You Know (2018)

Sorti le 25 mai 2018, l’album Daytona, entièrement produit par Kanye West, est l’album de la consécration pour Pusha-T depuis ses prouesses avec Clipse, le groupe formé avec son frère. Nous retrouvons notre bon vieux King Push, énergétique, tranchant et sans scrupules. N’en doutez pas, le vrai gagnant du beef avec Drake est bel et bien Pusha T. Et je ne comprends toujours pas comment il a osé s’aventurer dans ce terrain sinueux…

Le morceau commence avec des menaces des plus froides, un Pusha T impassible, digne d’un dealer de coke. Mais dès lors que le sample se met en marche, on sent la tension montée en crescendo jusqu’à l’explosion, l’une des meilleures prod de Kanye West depuis MBTDF

King Push montre clairement l’étendue de sa force, tant dans sa prose que dans sa faculté à intimider verbalement. Dans les paroles, il décrit sa réalité : celle du mec de la street, qui passe du statut de dealer de drogue à celui de sophomore du Rap Game, éduquant Drake dans l’art du beefing.

Anecdote : La pochette de l’album est une vraie photo de la salle de bain de Withney Houston. On y voit des seringues, des cuillères et de la poudre blanche. Kanye West acheta les droits d’exploitation de cette image pour 85 000 dollars.

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Marlon Craft - Gang Shit (2019)

Âgé de 27 ans, le gamin de Hell’s Kitchen (Manhattan) n’en est plus vraiment un. Il s’est fait connaître avec sa série de freestyles sur des faces b classiques, et notamment sur l’instru de Survival of the Fittest

A force de travailler sur ses divers EP’s (so, what are you doing?, he looked like nothing, A Dollar in Quarters: 25c, A Dollar in Quarters: 50c & A Dollar in Quarters: 75c) et sur ses mixtapes (Pieces & The Tunnel’s End), il a fini par sortir en 2019 avec Funhouse Mirror son premier album studio.
Celui-ci contient des featuring avec Nyck Caution (rappeur du collectif Pro Era), Dizzy Wright et des productions de DJ Green Lantern, Statik Selektah, etc.

Marlon Craft a donc passé un vrai cap avec ce projet car obtenir de tels invités n’est pas chose facile. Des légendes comme DMX, T.I et Black Thought ont reconnu chez le jeune new-yorkais une vrai science de la rime et un profond respect envers ses aînés.

Et c’est avec le morceau Gang Shit qu’il a définitivement pris du galon, on s’en aperçoit au  nombre de Reaction Video créées pour analyser le morceau. Il a buzzé dans le bon sens du terme. Pas facile, me direz-vous, en 2019, de récolter des éloges plutôt que des critiques.

Dans ce son, Marlon Craft qui construit ses trois couplets autour de trois personnages de la société américaine : un policier, un membre du Ku Klux Klan et un détenu noir américain.
Au début de chaque nouveau couplet, un élément du beat est modifié, en lien avec l’appartenance sociale et ethnique de la personne qui prend la parole (par exemple, quand le détenu noir américain parle, c’est un élément de saxophone qui vient enrichir la production).

Ayant étudié la justice sociale, Craft n’a pas eu de mal à faire le constat des problèmes de racisme et des pensées de groupe qu’il y a entre les différentes origines et milieux sociaux aux Etats-Unis.
Pour ce qui est des détails sur les propos que tient le rappeur, je vous invite à écouter le morceau (et toute sa discographie d’ailleurs !).

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La playlist complète juste ici :

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